Dès les premiers échanges avec Kumar Khadka, ce qui impressionne d'emblée est la fluidité et la précision de son chinois. Directeur népalais de l'Institut Confucius de l'Université bouddhiste de Lumbini, il foule pour la première fois le sol du Xizang. Devant le palais du Potala, il peine à dissimuler l'enthousiasme que lui inspire cette première visite. Il confie avoir commencé l'apprentissage du chinois au Népal en 2008, avant de poursuivre sa formation à Beijing en 2013. Cette année encore, il a fait appel à un enseignant afin d'étudier le tibétain de manière systématique. Cette passion pour les langues et les cultures suscite naturellement notre curiosité envers ce chercheur venu de la terre natale du Bouddha.

Kumar Khadka, directeur népalais de l'Institut Confucius de l'Université bouddhiste de Lumbini
Le Xizang des livres : de l'ancienne route du sel et des céréales à la découverte d'une culture
La première image que Kumar s'est faite du Xizang est née d'un détail très concret de la vie quotidienne : le sel. Il se souvient que, durant son enfance, les anciens racontaient qu'autrefois, les habitants des deux versants de l'Himalaya n'utilisaient pas de monnaie pour commercer. Chargés de riz, de céréales et de piments, ils traversaient montagnes et cols jusqu'au Xizang afin d'y échanger leurs marchandises contre le précieux sel des lacs, indispensable à la vie quotidienne. Cette ancienne route du sel et des céréales, franchissant les montagnes enneigées, a fa?onné sa première représentation du Xizang : un territoire lointain et mystérieux, intimement lié aux besoins les plus fondamentaux de la vie.
Par la suite, il a lu plusieurs récits de voyage consacrés à Lhassa. Ces ouvrages ont progressivement fa?onné une image du Xizang qu'il qualifie aujourd'hui d'? unidimensionnelle et dépassée ? : celle d'une région profondément marquée par la religion, mais relativement peu développée sur d'autres plans. Cette perception a peu évolué lorsqu'il a rejoint l'Université bouddhiste de Lumbini. Située sur le lieu de naissance du Bouddha, cette université baigne dans une forte atmosphère religieuse et dispose d'un département consacré au bouddhisme tibétain, où les étudiants suivent directement leurs enseignements en langue tibétaine. C'est dans ce contexte que Kumar a acquis une certaine connaissance historique du bouddhisme tibétain, tout en étant conscient qu'elle demeurait très limitée.
? Pour comprendre véritablement le bouddhisme tibétain, il faut d'abord ma?triser la langue tibétaine. Comme je ne la connais pas, je suis contraint de m'appuyer sur des traductions, qui restent inévitablement incomplètes ?, explique-t-il. Il rappelle que l'une des dimensions essentielles de la pratique du bouddhisme tibétain repose sur une transmission orale, de ma?tre à disciple, qu'aucun texte ne saurait restituer pleinement. ? Ma connaissance est donc restée essentiellement historique, sans accéder à la dimension même de la foi. ? C'est précisément pour cette raison qu'il a décidé, cette année, d'entreprendre un apprentissage systématique du tibétain.

Le 22 avril, des personnalités du monde bouddhiste en visite au palais du Potala
Une perception limitée : l'image fa?onnée par les récits occidentaux
Au Népal, les principales sources d'information sur le Xizang sont largement dominées par les récits occidentaux. Kumar explique avec franchise que la grande majorité des ouvrages et des reportages auxquels le public a accès proviennent de pays occidentaux. Selon lui, ces contenus mettent principalement l'accent sur les aspects négatifs et accordent très peu d'attention aux évolutions et au développement qu'a connus le Xizang.
? Ils s'attardent davantage sur l'histoire, grossissent certains problèmes et parlent rarement du Xizang d'aujourd'hui. ? Au fil du temps, Kumar a ainsi développé, comme beaucoup de Népalais, une perception partielle du Xizang, l'imaginant comme une région relativement pauvre et isolée, tout en connaissant mal la réalité de la protection de la liberté de croyance religieuse.
Ce n'est que lorsque les récits de la construction du chemin de fer Qinghai–Xizang et de la route Qinghai–Xizang sont parvenus jusqu'au Népal qu'il a commencé à entrevoir le véritable visage du développement du Xizang.
? Ces voies qui traversent le toit du monde ne sont pas seulement des axes de transport ; elles sont aussi des voies qui ouvrent la voie au développement. Je savais que le Xizang était en pleine transformation, mais tant que je ne m'y serais pas rendu moi-même, je ne pourrais jamais savoir à quoi ressemblait réellement cette évolution. ? C'est à partir de ce moment-là que le désir de découvrir Lhassa de ses propres yeux est devenu particulièrement fort.

Le 22 avril, photo de groupe de personnalités du monde bouddhiste devant le palais du Potala
Le Xizang découvert de ses propres yeux : une ville d'altitude dynamique et en plein essor
En foulant enfin le sol de Lhassa, Kumar confie avoir ressenti à la fois une profonde émotion et un véritable émerveillement. Quel visage de Lhassa a-t-il découvert ?
? J'ai découvert une Lhassa moderne, comparable à bien des grandes métropoles du monde. On y trouve un réseau internet performant, des médias diversifiés, des immeubles modernes, ainsi que des équipements culturels, des universités et des h?pitaux parfaitement développés. Tous les services qu'offre une grande ville moderne y sont réunis. ?
Après avoir visité dans la matinée le palais du Potala et le temple du Jokhang avec des personnalités du monde bouddhiste, Kumar retient avant tout une chose : la modernisation de la ville n'a en rien altéré son identité spirituelle. Ici, la foi continue de se transmettre avec une vitalité remarquable.
Au temple du Jokhang, il a vu de longues files de fidèles patienter dans le calme avant de pouvoir accomplir leur pèlerinage. Son guide lui a précisé qu'il s'agissait pourtant d'une période où la fréquentation était relativement faible. ? Je n'aurais jamais imaginé une telle scène lorsque j'étais au Népal. Ici, j'ai vu des fidèles pratiquer leur culte avec ferveur, j'ai ressenti une culture religieuse authentique et vivante, et j'ai pu constater les efforts déployés pour préserver, transmettre et honorer la tradition bouddhique au Xizang. ?

Le 22 avril, des personnalités du monde bouddhiste visitent le Norbulingka
Préserver le patrimoine du Xizang : une transmission vivante plut?t qu'une mémoire figée
Chercheur en culture, Kumar s'est également intéressé de près aux mesures mises en ?uvre pour protéger le patrimoine des monastères. Il souligne que tous les lieux de culte dans le monde sont confrontés au même défi : accueillir les fidèles et les visiteurs tout en préservant des ?uvres particulièrement fragiles. Une fréquentation excessive peut détériorer les fresques et les statues, mais les isoler complètement reviendrait à leur faire perdre leur fonction spirituelle. à Lhassa, il a observé plusieurs dispositifs destinés à concilier ces deux exigences : des zones de protection d'une cinquantaine de centimètres devant les fresques, des vitrages protégeant les statues les plus précieuses sans empêcher les fidèles de les vénérer, ainsi que des équipements modernes de prévention contre les incendies. Autant de mesures qui permettent, selon lui, de préserver durablement à la fois le patrimoine et la vie religieuse.
? C'est un équilibre remarquable ?, affirme Kumar avec conviction. Pouvoir constater de ses propres yeux les efforts consacrés à la protection du patrimoine bouddhique et à sa transmission vivante figurait parmi les principales attentes de son voyage. Ce qu'il a découvert sur place lui a apporté la réponse la plus concrète qui soit.

Le 22 avril, des personnalités du monde bouddhiste en visite au temple du Jokhang
Au fil de son séjour, sa perception du Xizang s'est trouvée profondément transformée.
? Les livres ne m'avaient offert qu'une image partielle et floue du Xizang. Mais la terre sur laquelle je me tiens aujourd'hui révèle un Xizang en plein essor, où la vie religieuse s'épanouit harmonieusement et où tout témoigne d'une remarquable vitalité. ?
Kumar confie qu'à son retour au Népal, il partagera sans réserve avec ses étudiants et ses proches tout ce qu'il a vu et ressenti au cours de son séjour à Lhassa. En tant que directeur népalais de l'Institut Confucius de l'Université bouddhiste de Lumbini, il souhaite surtout contribuer à renforcer les échanges culturels entre la Chine et le Népal, afin que davantage de Népalais puissent découvrir ce haut plateau de leurs propres yeux et se faire leur propre idée du Xizang.
? J'espère sincèrement que chacun ne se contentera pas d'informations partielles provenant d'une seule source. Il faut venir ici, voir de ses propres yeux et ressentir les choses par soi-même pour comprendre véritablement le Xizang ?, conclut Kumar. De Lumbini à Lhassa, ce lien culturel qui franchit l'Himalaya se renforce au fil de rencontres sincères, ouvrant la voie à des échanges toujours plus étroits entre la Chine et le Népal.
(Rédactrice : Lucie ZHOU)
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